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Pour Péris - Stamatis Mavroeidis - avril 2006

Ce texte de Stamatis Mavroeidis a été publié dans le journal Aube pendant l’exposition de Péris de 2006 à la Galerie Astra (un an avant la disparition de Peris). Il est traduit ici en français par Catherine Daniélidès.


 

Pour Péris Iérémiadis

Stamatis Mavroïdis Avril 2006

« Tu m’excuses si on n’a pas fait les choses comme tu voulais », m’as-tu dit à la fin de notre conversation à la galerie. En connaissance de cause, je répète ta phrase, même si pour ma part, j’aurais préféré qu’elles fussent faites comme tu le voulais. Je t’embrasse et je te remercie. Stamatis Mavroïdis

            « Les choses ne sont obscures
            Que superficiellement
            Il faut pénétrer en elles jusqu’au fond
            Et rechercher la vérité,
            Aussi amère soit-elle. »
                                              Péris Iérémiadis

            Les grandes œuvres s’achèvent sur une question….

            « Elles ont disparu à travers les siècles, les âmes obscures – appelons-les sauvages, simples – de ces habitants du temps jadis, dont les traces dans la pierre éveillent bien sûr la sympathie… », écrivait dans un de ses livres Yannis Zervos, auteur originaire de Kalymnos et aujourd’hui oublié. Elles ont réellement disparu. Ou plus exactement, elles ont succombé sous la propagande continuelle du « politiquement correct » d’une culture arbitraire, autosatisfaite et arrogante. D’une culture qui fait usage de toutes les propagandes et impose au monde entier ses valeurs et ses prétentions, de façon unilatérale, sans recevoir aucune contradiction. L’aube du XXIe siècle a coïncidé avec le triomphe des conquêtes démocratiques et de bien d’autres « réussites admirables », mais, ironie du sort, il semble que de plus en plus souvent, de plus en plus de gens s’éloignent de la culture technologique et se plaisent à revenir aux sources : au monde poétique oublié, à ses principes et ses origines, à ses hommes, ses mythes et ses symboles. Mais pourquoi donc revenir vers ce monde ? Parce que la philosophie de la culture qui adore la consommation et l’aisance n’a pas réussi à donner des explications convaincantes, n’a pas répondu clairement aux questions décisives de l’homme,  a réduit jusqu’à l’étouffer, si elle ne l’a pas déjà éliminé, toute culture et tout individu « autre ». Le texte ci-après n’a pas pour but de proposer que soit reconstitué ou que renaisse le mode de vie plus digne de jadis et de sa culture. Il va paraître quelque peu étrange au lecteur, mais ces lignes – qui inaugurent aujourd’hui les deux pages illustrées du journal Aube – sont la préface à l’exposition intitulée « Saint Georges et autres  dessins » de Péris Iérémiadis, œuvres exposées ces jours-ci et jusqu’au 17 avril à la Galerie Astra, rue des Caryatides, sous l’Acropole.

            Comme nous n’avions ni les arguments ni le bagage suffisant pour assumer le lourd rôle de juger les dessins de Iérémiadis, nous avons préféré donner à entendre sa voix, en l’occurrence, ce que nous avons retenu de la résonance de  quelques-unes de ses paroles au cours d’une ou deux rencontres avec lui.

  

 « Devant tout ce qui est important (dit Péris Iérémiadis), il ne faut ni le dessiner ni nous laisser entraîner loin de sa séduction. C’est seulement quand on a réussi à l’approfondir que l’on comprend sa valeur et ce qu’il apporte vraiment. C’est cela qui nous intéresse vraiment, et non pas le plaisir que procure son dessin. D’ailleurs celui qui a créé cet objet, ne l’a pas créé pour en faire un objet de délectation, mais il l’a fait par nécessité. Les grandes œuvres sont le fait de la nécessité, ce sont les œuvres d’hommes terriblement poussés par la misère et les privations mais qui pouvaient pourtant chanter… Et leur chant relève du drame, c’est là leur expression. Si l’on voit donc ces choses schématiquement, on affaiblit, on émascule le drame, on n’en voit que l’apparence superficielle.

            Je ne fais pas du naturalisme, je n’exprime pas expressément une pensée, je me situe dans le champ de la poésie, et la poésie débouche toujours sur une question. La poésie a soif de vérité, elle implique l’amour de la vérité. Elle garde ou elle ne garde pas vivante l’interrogation, elle effleure des profondeurs inexplorées de l’âme humaine, elle ne propose pas, elle traduit l’épreuve supportée, soutenue par quelqu’un mais pas dans le sens de la souffrance, il la sou-tient, il l’a en lui. Et dès lors, obligatoirement, elle est manifeste et elle est secrète. Elle ne contient pas de réponse, elle ne peut pas devenir discours, elle ne peut pas être une solution, une formule ou une conclusion. Les grandes œuvres s’achèvent sur une question, mais cette question est si riche qu’elle contient parfois des réponses.

            Depuis plusieurs années, ce que je cherche à faire consiste à exprimer quelque chose qui n’est peut-être pas bien défini, mais qui est pourtant bien concret. Je veux l’exprimer à grands traits et non en détails. La précision dans les détails conduit au bavardage, à la rhétorique et à l’ostentation. Le problème consiste à tirer le suc des choses, et non pas à les photographier. Un très grand théologien, saint Grégoire Palamas, a dit que « la qualité est passive et non pas active ». Pourquoi ? Parce qu’elle te communique quelque chose, alors que si elle était active, elle te répondrait. Quand quelqu’un ou quelque chose réussit à avoir de la qualité, on reconnaît qu’il est passif. Je n'ai pas la mine d'un homme d'action ! Par conséquent, dans cette passivité, on ne peut pas tout sauver, mais seulement ce qui a de l’épaisseur, peu de chose, grossièrement.
Dans le langage courant, grossier désigne une grossièreté. Pourtant le dictionnaire définit ce qui est gros comme quelque chose de consistant, d’intense, de fort, quelque chose qui a été condensé, qui dit tout en peu de mots. Est grossier ce qui peut contenir, en fin de compte, même le destin. Toutes les grandes œuvres nées dans la poésie n’apportent pas des réponses négatives, mais des interrogations. Elles résultent du malheur de l’homme et des questions qu’il se pose. »

SUPPLEMENT

            Ilias Papayiannopoulos écrit à propos de Péris Iérémiadis : « Iérémiadis retrouve sur les chemins personnels d’une vie actuelle, une vérité oubliée qui nous vient des profondeurs des arts figuratifs. Le verbe είκω[1] en grec ancien signifie « ressembler, imiter », mais aussi « accueillir, concéder ». Dans les dessins que voici, les choses se passent exactement de la manière suivante : elles existent non pour elles-mêmes, mais en témoignant pour ce qui est en contact avec elles. Les frontières qui les délimitent ne marquent pas de séparation mais une rencontre avec ce qui se trouve au-delà d’elles. Voilà pourquoi les couleurs de ce peintre sont souvent de la terre, c’est-à-dire des qualités et non pas des particularités des corps : parce qu’il ne cherche pas à représenter des entités bien circonscrites mais à révéler par la peinture l’événement même de l’éclosion qui les fait naître à la vie… »

[1] Ce verbe est l’étymologie de l’adjectif figuratif en grec.

 

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